LA VILLE CHÈRE À MON CŒUR
Le mot de la Présidente du Club
Ce billet permet de comprendre l’attachement de Danielle à Paris et à la France, attachement qui remonte à son enfance, et montre aussi les différences entre les mentalités américaine et européenne.
Martine Lamarle,
Présidente du Club des Amis de Danielle Steel
Le billet de Danielle
Si vous interrogez un Américain sur ses racines, il vous répondra généralement quelque chose comme : « J’ai des ancêtres originaires d’Irlande, d’Ecosse, d’Angleterre, d’Allemagne, de Suède… peut-être aussi qu’une goutte de sang français coule dans mes veines. » Les Européens, eux, s’intéressent davantage à leurs racines, car leurs ancêtres venaient souvent des pays qui composent l’Europe, donc proches de là où ils se sont installés.
Les Américains savent d’où sont originaires leurs ancêtres, mais se sentent avant tout américains. Et s’ils possèdent un passeport, ils n’en ont qu’un : le passeport américain. Les Etats-Unis ne forment qu’un seul et immense pays. J’en ai réellement pris conscience un jour où j’allais du Colorado à New York en voiture. J’ai alors constaté avec surprise que, malgré les kilomètres qui défilaient, la radio continuait de diffuser la même musique. Je ne franchissais pas de frontières, c’était toujours le même pays et tout le monde parlait la même langue. En Europe, sur une telle distance, j’aurais parcouru tout le continent et traversé dix pays.
De fait, les Américains ne parlent qu’une seule langue et n’ont pas vraiment besoin d’en connaître une autre, puisque l’usage de l’anglais est de plus en plus répandu dans le monde. Mon assistante en est la preuve : elle est absolument parfaite mais ne parle pas un mot de français. Pendant plusieurs années, elle m’a accompagnée à Paris chaque fois que je m’y rendais et n’a jamais rencontré le moindre problème ; elle ne s’est exprimée qu’en anglais et a toujours obtenu ce qu’elle voulait.
Ainsi que je le disais plus haut, les pays européens offrent la possibilité de franchir en quelques heures plusieurs frontières et de passer d’une langue à l’autre. La semaine dernière, j’ai failli me rendre aux Pays-Bas. En voiture, depuis Paris, cela ne m’aurait pris que trois heures et je ne me serais absentée que pour la journée. J’ai des amis qui vivent en Belgique et qui prennent souvent le train pour venir déjeuner à Paris. En été, je passe une partie de mes vacances en France, avant d’aller à Monaco puis en Italie. Tous ces pays semblent petits par rapport aux Etats-Unis !
En Europe, le fait d’avoir des parents de nationalités différentes permet très souvent de bénéficier de la double nationalité et d’obtenir deux passeports. De plus, loin de se contenter de savoir que leurs ancêtres étaient irlandais, écossais ou suédois et de posséder plusieurs passeports, les Européens dont les parents sont de nationalités différentes parlent plusieurs langues, outre l’anglais, pour la bonne raison qu’ils sont amenés à les utiliser.
Ma famille est un cas typique. Ma mère était portugaise et mon père allemand. Tous deux étaient nés en Europe et, aujourd’hui encore, je pourrais demander les deux passeports. Mon grand-père maternel était diplomate et ma mère parlait cinq langues couramment. Mon père en parlait huit, parmi lesquelles certaines vraiment difficiles, comme le japonais, le russe et le grec. Il possédait le don des langues. Mes neveux français en parlent cinq et moi seulement quatre (au fil des années, le manque de pratique m’a valu d’en perdre deux). C’est nécessaire, en Europe, ou du moins utile. Aux Etats-Unis, c’est superflu (bien que, dans le domaine des affaires, certains aient pu trouver un certain bénéfice à apprendre le chinois). Je suis donc née aux Etats-Unis d’une mère portugaise et d’un père allemand, mais j’ai passé une grande partie de mon enfance en France et je parlais le français avec mes parents. J’ai grandi entre Paris et New York et j’ai fait mes études dans un lycée français. Mon passé et des liens très forts me rattachent à la France, où vit la seule famille qui me reste en dehors de mes enfants. A dix-huit ans, j’ai renoncé à la nationalité française pour des raisons pratiques qui n’ont rien à voir avec les sentiments. Je n’ai qu’un passeport – américain –, mais je pourrais prétendre à quatre nationalités. En Europe, cela n’a rien d’extraordinaire (j’ai beaucoup d’amis qui ont plusieurs passeports, tout comme leurs enfants), mais aux Etats-Unis, c’est tout à fait inhabituel.
En raison de mes origines, j’ai des liens personnels et sentimentaux très étroits avec la France. J’y ai passé la majeure partie de mon enfance et le français a été ma première langue. C’est là que je suis allée à l’école, que j’ai vécu mes premiers flirts, que je me suis mariée pour la première fois. Ce n’est pas la voix d’Elvis qui a bercé mon enfance, mais celles de Johnny Hallyday, Charles Aznavour, Jacques Brel, Gilbert Bécaud et Sylvie Vartan (justement, j’ai acheté hier quelques-uns de leurs CD et, comme vous pouvez l’imaginer, ce fut une belle promenade dans la rue des Souvenirs ! En fredonnant les airs de ma jeunesse, j’ai retrouvé mes quinze ans ! Et je me rappelle encore toutes les paroles !). C’est merveilleux de pouvoir préserver sa culture et son passé, et de les partager avec ses enfants. Il est réconfortant de savoir que cela fait partie de nous.
A l’heure actuelle, j’ai passé plus de la moitié de ma vie aux Etats-Unis. J’y ai poursuivi mes études universitaires et je m’y suis mariée. Mes enfants sont résolument américains (ils se moquent de moi lorsque ma prononciation est trop « française »). J’écris mes livres en anglais… mais c’est en français que je rédige des poèmes. Je suis heureuse de pouvoir profiter de ces deux mondes.
En Europe, les gens restent très attachés à leur passé. Il fait partie de leur quotidien.
Bien que je vive aux Etats-Unis et que je sois américaine (et fière de l’être), chaque fois que je reviens à Paris, j’ai le sentiment de rentrer chez moi. J’y ai des souvenirs d’enfance, le magasin de jouets que je fréquentais existe toujours, la boîte de nuit où je dansais à seize ans est encore à la mode aujourd’hui, des générations sont allées dans les mêmes restaurants que moi et le café où l’on chantait des chansons paillardes est encore très apprécié des étudiants. Le passé est toujours présent, ici, et le mien s’y trouve aussi : la maison où j’ai vécu enfant, mes camarades d’école… Quand je viens à Paris, j’éprouve une certaine nostalgie. Il n’est pas facile d’effacer ce genre de souvenirs, mais pourquoi le voudrait-on ?
En fait, j’ai une histoire dans les deux pays, je parle aussi bien les deux langues et, quoi qu’en dise mon passeport, je suis extrêmement attachée aux deux cultures. J’en suis d’ailleurs très heureuse car cela ajoute de la consistance et de la profondeur à ma vie ; cela nous enrichit, mes enfants et moi.
De plus en plus, des Américains dont les familles ont émigré aux Etats-Unis depuis plusieurs générations se rendent en Europe pour retrouver leurs racines, rencontrer des parents éloignés et visiter les régions dont leurs ancêtres étaient originaires. En ce qui me concerne, le fait d’avoir grandi en Europe et d’avoir été élevée dans cette culture m’en rapproche encore davantage. Quelqu’un m’a dit récemment que je donnais l’impression de me sentir toujours chez moi à Paris. C’est vrai… Tout comme je me sens chez moi à San Francisco. Mais Paris tient une place particulière dans mon cœur. Ce que j’apprécie, c’est que rien ne change énormément à Paris. Quand j’y retourne, tout est toujours en place et c’est pourquoi, en effet, je m’y sens immédiatement chez moi.
Je suis toujours ravie d’aller à Paris. Je ne connais rien de plus beau que la tour Eiffel illuminée, la nuit, ou l’Arc de triomphe. J’aime me promener dans les beaux jardins de la capitale française. Ils sont étroitement liés aux tendres moments de ma jeunesse. Le cœur se souvient de ce que l’on pensait avoir oublié. Quand vous ne vivez plus là où vous avez grandi, les souvenirs sont toujours présents et ressurgissent dès que vous retournez dans la ville de votre enfance.
Je suis toujours triste de quitter Paris, où je laisse chaque fois un peu de mon cœur. Il n’est pas aisé d’y vivre, mais il est facile d’en tomber amoureux.
Cela me fait penser à une réplique du film Sabrina, avec Audrey Hepburn. Il me semble qu’elle est d’ailleurs de l’écrivain Gertrude Stein. La voici : « L’Amérique sera toujours mon pays, mais Paris sera toujours la ville de mon enfance. » C’est exactement ce que je ressens. Demain, je vais quitter Paris, retourner auprès de mes enfants aux Etats-Unis, et je serai heureuse de les voir, heureuse d’être là-bas… mais je laisserai un peu de mon cœur ici, à Paris. C’est merveilleux d’avoir deux cultures, deux pays à aimer, d’autant qu’ils sont tous les deux extraordinaires !
Avec toute mon affection,
Danielle